Par Didier Hassoux
L’affaire des diamants de Bokassa a-t-elle fait perdre à Valéry Giscard d’Estaing sa couronne présidentielle en mai 1981 ? Si la question, maintes fois posée, reste sans réponse, une chose est sûre : cet incroyable feuilleton a occupé la presse et la classe politique pendant des mois, jusqu’à la veille du scrutin. Il est vrai que les meilleurs ingrédients étaient réunis pour réussir la meilleure des cuisines journalistiques. D’abord les diamants, qui brillent et font rêver bien mieux qu’une liasse de billets. Ajoutez-y un dictateur mégalomane, un brin dérangé, un président hautain mais chapardeur, une opération militaire secrète, quelques barbouzes, un coup d’Etat, et même un secret d’alcôve. Que demander de plus ? « Le Canard » en ressortira l’un des plus retentissants « scoops » de sa longue histoire.
Beatae deserunt dicta eaque iure nobis perspiciatis quo repellendus? Voluptatum. Pariatur, repudiandae, soluta.
Chronologie
L’histoire commence dans les années 1970 avec la rencontre[LP1] de , jeune et sémillant ministre des finances, et Jean Bedel Bokassa, ancien capitaine de l’armée française, devenu président de Centrafrique à l’occasion d’un coup d’Etat. Tout sépare ces deux hommes. Tout, sauf une passion, la chasse au gros gibier. Giscard est invité à plusieurs reprises pour des safaris privés dans une immense réserve louée par un cousin de son épouse. A chaque fois, il rencontre le dictateur qui ne manque pas de lui offrir des petits cadeaux. Personne, ou presque, ne connaît la nature des présents. Et encore moins leur valeur.
Après son élection à la présidence de la République, en 1974, Giscard rencontre Bokassa dans le château que ce dernier a acheté en Sologne, avec l’argent volé à l’un des pays les plus pauvres du monde. A l’occasion d’un nouveau voyage à Bangui, officiel et protocolaire cette fois, il reçoit à nouveau plusieurs cadeaux « en signe d’amitié ». Il en est de même à l’occasion de voyages privés dans la concession de chasse. A chaque fois, Bokassa se déplace pour saluer son « cher ami » et lui apporter quelques présents qui entretiennent l’amitié.
Les relations entre les deux chefs d’Etat commencent à se dégrader lorsque celui que De Gaulle appelait « le soudard » décide de marcher dans les pas de son idole, Napoléon Bonaparte, et de se faire sacrer « empereur » de Centrafrique. La cérémonie grotesque du « sacre »[LP2] réunit, le 4 décembre 1977, 5 000 invités. Giscard n’y assiste pas mais il y délègue son ministre de la Coopération, Robert Galley. En partie financé par le « cher cousin » Kadhafi, le coût de la fête est estimé à 100 millions de francs[LP3] . Dont profitent, entre autres, Pierre Cardin pour le manteau impérial, et Arthus Bertrand pour la couronne…
En janvier 1979 des manifestations sont violemment réprimées à Bangui, et Bokassa est personnellement impliqué dans le massacre d’une centaine d’écoliers[LP4] . Cette fois c’en est trop, le « soudard » devient infréquentable. Et fait tache dans la « Françafrique ». Giscard, un peu trop compromis avec le « cher ami » change, si l’on ose dire, son fusil d’épaule, et décide de se débarrasser de l’empereur. C’est l’opération « Barracuda[LP5] » : quelques centaines d’hommes et une demi-douzaine d’hélicoptères suffiront. Sur ordre de l’Elysée, l’armée française prend, en quelques heures, le contrôle de Bangui. Bokassa est en fuite, et comme au bon vieux temps des colonies, la France place un de ses hommes, David Dacko, celui-là même qu’avait renversé Bokassa en 1966.
Fin de l’histoire ? Pas tout à fait. Car les parachutistes ont aussi reçu l’ordre de fouiller le palais impérial de Berengo, et de ramener les archives, ou ce qu’il en reste car les pillards sont déjà à l’œuvre. C’est ainsi que quelques précieux documents[LP6] ont pu se perdre et se retrouver dans le bec du « Canard ». Quant au despote déchu, exilé en Côte d’Ivoire, il rumine sa vengeance[LP7] …
Une enquête brillante
L’explosion médiatique se produit le 10 octobre 1979. Bokassa est tombé depuis quelques semaines, dans une relative indifférence. A la Une du[LP1] « Canard » ce jour-là, le fac-similé d’un document stupéfiant. [LP2] Une commande adressée à la « Taillerie nationale du diamant » et signé par l’empereur centrafricain. Il est demandé de préparer une « plaquette » contenant pour 30 carats de diamants, destinés à Giscard d’Estaing, à l’époque où, ministre des Finances du Président Georges Pompidou, il se rendait régulièrement en Centrafrique pour des safaris.
Ce n’est qu’un début. D’autres documents suivent. Ils impliquent, cette fois, Giscard en tant que président de la République et quelques-uns de ses proches, compagnons de chasse, cousins ou amis[LP3] . L’enquête menée par Claude Angeli[LP4] et Pierre Péan dessine l’image peu flatteuse d’un petit clan de profiteurs. VGE tarde à prendre la mesure du scandale qui menace. Bien loin de calmer la tempête, un tardif démenti[LP5] de l’Elysée ne conteste pas la réalité des cadeaux reçus, mais seulement leur valeur. Sous le titre « La vérité et l’honneur », un cinglant éditorial signé Jacques Fauvet, directeur du « Monde » donne le la.[LP6] Et les diamants font le tour du monde. De la une du quotidien japonais Asahi Shimbum à News Week, en passant par le New York Times et le Washington Post[LP7] , l’affaire fascine, et la maladresse de Giscard sert de carburant.
Après avoir surjoué le mépris hautain, le président reçoit discrètement les journalistes en audience privée pour leur vendre sa version. Plutôt indigeste. Giscard leur explique que les documents du « Canard » sont des faux, tout en reconnaissant qu’il a bien reçu des diamants. [LP8] Devant les caméras de TF1[LP9] , à quelques semaines du scrutin qui verra sa défaite face à Mitterrand, il explique une dernière fois, qu’il n’a pas du tout reçu des diamants mais seulement « des produits de la taillerie de Bangui, utilisables sur un plan de décoration en bijouterie ». Parfaitement[LP10] clair…[LP11]
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